Vêtements: qui sont les vrais "fashion victims" ?
Par Urus le mardi 16 octobre 2007, 09:41 - Informations vêtements équitables - Lien permanent

Source : Eco-spiens.com, relais de Test-Achat.be
A la lecture d'une grande enquête européenne de 9 organisations de
consommateurs, on se rend compte que les véritables victimes de la mode sont
les ouvriers qui fabriquent nos vêtements dans des conditions extrêmement
dures. Si l'on doublait leur salaire, le prix de nos vêtements n'augmenterait
presque pas.
Alors, à qui profite le crime ? De plus en plus, les consommateurs veulent
des « fibres éthiques »... Or, dans le secteur, le chantier est immense,
les codes de conduite sont inopérants, les contrôles insuffisants et les labels
environnementaux de portée fort restreinte. Le consommateur, sur base de
l'enquête de Test Achats, peut faire pression en privilégiant les marques les
plus responsables.
L'enquête
Neuf associations européennes de défense de consommateurs ont pris part à cette
enquête. En tout, l'éthique sociale et environnementale de 35 marques de
prêt-à-porter a été évaluée. Pour ce faire, les experts des organisations ont
rassemblé et confronté documents, enquêtes, rapports d'audits, etc. émanant de
multiples sources : entreprises concernées, ONG's (en particulier celles
de la Campagne internationale Vêtements Propres), organisations syndicales,
instituts de recherche... Les données récoltées ont été envoyées aux marques
pour leur donner l'occasion de réagir. Après avoir passé au peigne fin de
nombreux autres secteurs importants, Test Achats continue sur la voie de la
transparence « sociale et environnementale » dans un secteur qui
touche au quotidien du consommateur.
Xtra lâche !
Le secret du textile pas cher, on s'en doute, est à chercher du côté des pays à
faibles coûts de production. Et de la sous-traitance : rares sont les
chaînes qui produisent elles-mêmes leurs vêtements. Le secteur textile européen
sous-traite principalement en Asie, en Chine surtout, et dans les pays proches
comme le Maroc ou la Turquie.
Sommés de produire mieux et moins cher tout en traitant décemment leurs
employés, ils se retrouvent avec une équation impossible sur les bras. Pour
rassurer l'opinion publique, la distribution textile brandit des codes de
conduite d'une main - aujourd'hui, toutes les usines du monde en ont un
placardé au mur - mais de l'autre, elle exerce une telle pression sur les prix
que leur application est tout simplement impossible. Au bout du compte, le
poids de ce modèle malsain repose sur les épaules des travailleurs :
journées interminables, salaires ridicules,... Et le système n'épuise pas que
les hommes, l'environnement aussi en prend un coup, d'autant que l'industrie
textile figure parmi les plus polluantes.
Les bas salaires n'expliquent pas tout
Les bas salaires des ouvriers n'expliquent pas, à eux seuls, les prix plancher
des vêtements. La main d'œuvre ne compte que pour un petit pourcent du prix
d'un habit. Si les salaires sont maintenus tellement bas, c'est principalement
à cause de la compétition entre les fournisseurs, sommés par le département
achat des marques de produire de moins en moins cher. Seule Zara inclut le
paiement d'un salaire décent dans sa politique sociale, c'est-à-dire, qui
permette aux travailleurs de nourrir leur famille, d'éduquer leurs enfants et
de mettre un peu d'argent de côté. Les autres marques se contentent d'évoquer
les minima légaux ou en vigueur dans le secteur. Or, il est de notoriété
publique que dans de nombreux pays producteurs, ces salaires ne couvrent
absolument pas les coûts de l'existence.
Pourquoi les codes de conduite sont inopérants ?
Certaines chaînes fournissent à leurs acheteurs des formations éthiques pour
qu'ils prennent les standards sociaux en considération dans leur travail
(Mango, C&A, Hema, Springfield et We). C'est un bon pas, mais cela ne
garantit toujours pas leur application. Si les codes restent lettre morte,
c'est aussi parce que leur contrôle n'est pas systématique - Celio, Esprit, We
et Zeeman ont des codes mais ne les contrôlent pas - et qu'il est facile de les
contourner.
D'ailleurs, les fraudes à l'audit social sont monnaie courante. Un exemple avec
une usine produisant pour We en Chine : le fournisseur de la marque gère
une usine irréprochable où les visiteurs et les auditeurs sont les bienvenus,
mais c'est une usine fantoche qui ne produit qu'une infime partie des
vêtements. Il confie en fait l'écrasante majorité de sa production à un
sous-traitant qui, lui, ne s'encombre pas de standards.
Autre grande hypocrisie : lorsqu'un dysfonctionnement est dénoncé dans une
usine, les marques corrigent le tir localement mais se gardent bien d'imposer
la nouvelle donne dans toute la chaîne de production. Pas étonnant dès lors que
de nombreuses marques rechignent à dévoiler le nom de leurs fournisseurs.
Exception notable : Mango, qui fait preuve d'une totale transparence en
rendant publique la liste de tous ses fournisseurs dans le monde. La marque
espagnole ainsi que H&M, Hema, Zara sont les seuls à publier des rapports
éthiques sur leur site web. Précisons enfin qu'il y a des compagnies qui n'ont
toujours pas montré d'engagement réel en matière de politique sociale et n'ont
même pas adopté les standards de base de l'Organisation Internationale du
Travail. C'est le cas de Benetton (l'ex-champion des publicités militantes !),
Kookaï, Promod et Wibra.
Des initiatives multipartites pour aller plus loin
Comparé à ses concurrents, le suédois H&M a quelques longueurs d'avance. La
chaîne impose un code de conduite assez complet à tous ses fournisseurs et
investit pas mal de moyens pour contrôler son respect (en 2006, elle a procédé
à 1 500 visites de contrôle). Davantage exposé au feu des critiques, qui
s'intensifient depuis les années 90, le géant de l'habillement a développé ses
politiques éthiques en réaction aux attaques de la société civile. Comme quoi,
celles-ci ont des effets.
Timide avancée des labels
En matière environnementale aussi, les politiques manquent de consistance.
Grande consommatrice d'eau, d'énergie et de produit toxiques, l'industrie
textile ne s'est pas encore donnée les moyens de réduire son empreinte
écologique. Seule Mango, et dans une moindre mesure C&A, H&M,
Springfield et We ont développé une politique pour gérer l'usage des substances
chimiques. Mais, en général, la majorité des marques ne proposent pas de
chiffres concrets pour réduire leur impact. Quant à l'offre de produit
labellisés éco ou bio, elle est encore fort restreinte.
Les consommateurs veulent des fibres éthiques
H&M - le plus grand détaillant de vêtement d'Europe - développe la
politique sociale la plus responsable de cette enquête. Avec sa transparence
exemplaire et son ouverture à la société civile, Mango aussi. Cependant, ces
deux chaînes ne constituent pas des choix éthiques parce que, tout comme les 14
autres marques du tableau, elles n'exercent pas un contrôle suffisant sur leur
chaîne de production. Mais, plus fondamentalement, parce que le modèle
d'approvisionnement basé sur la "fast fashion" est incompatible avec
l'éthique : pratiques d'achat intenables pour les fournisseurs et les
travailleurs, manque de salaires décents et d'objectifs environnementaux
clairs, faiblesse de l'offre de produits labellisés bio et équitable, et bien
sûr, manque de transparence dans la chaîne de production...
En feignant d'ignorer qu'à la base des conditions de travail déplorables, il y
a ce fameux modèle de "fast fashion", les marques encouragent tous les abus.
L'amélioration de l'éthique passera obligatoirement par l'imposition de
salaires décents dans toutes les usines sous-traitantes et par un engagement
ferme dans des initiatives multipartites crédibles.
Les consommateurs peuvent faire pression sur les entreprises pour qu'elles
s'investissent davantage dans l'éthique. Exiger d'elles plus de transparence et
privilégier les marques les plus responsables sont les principales armes des
consommateurs et de leurs organisations. Continuons d'être vigilants ...




